FablesJean de La Fontaine

Les fables telles que Jean de La Fontaine les a écrites, en 1668. Chacune est aussi racontée en vidéo : le bouton doré ouvre la vidéo ici même, sans quitter la page.

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Le Loup et l’Agneau

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre I, fable X, 1668
Moralité
La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Un Agneau se désaltérait Dans le courant d’une onde pure. Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. « Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage ; Tu seras châtié de ta témérité. — Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu’elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d’Elle, Et que par conséquent en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. — Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l’an passé. — Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né ? Reprit l’Agneau ; je tette encor ma mère. — Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. — Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens : Car vous ne m’épargnez guère, Vous, vos Bergers et vos Chiens. On me l’a dit : il faut que je me venge. » Là-dessus au fond des forêts Le Loup l’emporte, et puis le mange Sans autre forme de procès.

Le Corbeau et le Renard

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre I, fable II, 1668
Maître Corbeau, sur un arbre perché, Tenait en son bec un fromage. Maître Renard, par l’odeur alléché, Lui tint à peu près ce langage : « Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau. Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. » À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ; Et pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur, Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l’écoute : Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. » Le Corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Le Chêne et le Roseau

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre I, fable XXII, 1668
Le Chêne un jour dit au Roseau : « Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ; Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau. Le moindre vent, qui d’aventure Fait rider la face de l’eau, Vous oblige à baisser la tête : Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d’arrêter les rayons du soleil, Brave l’effort de la tempête. Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n’auriez pas tant à souffrir : Je vous défendrais de l’orage ; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des Royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste. — Votre compassion, lui répondit l’Arbuste, Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci. Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’Arbre tient bon ; le Roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu’il déracine Celui de qui la tête au Ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts.

Le Lièvre et la Tortue

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre VI, fable X, 1668
Moralité
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point. Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
«Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ? Repartit l’animal léger. Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d’ellébore. — Sage ou non, je parie encore. » Ainsi fut fait : et de tous deux On mit près du but les enjeux : Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire, Ni de quel juge l’on convint. Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ; J’entends de ceux qu’il fait lorsque prêt d’être atteint Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux Calendes, Et leur fait arpenter les landes. Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter, Pour dormir, et pour écouter D’où vient le vent, il laisse la Tortue Aller son train de Sénateur. Elle part, elle s’évertue ; Elle se hâte avec lenteur. Lui cependant méprise une telle victoire, Tient la gageure à peu de gloire, Croit qu’il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose, Il s’amuse à toute autre chose Qu’à la gageure. À la fin quand il vit Que l’autre touchait presque au bout de la carrière, Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit Furent vains : la Tortue arriva la première. « Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ? De quoi vous sert votre vitesse ? Moi, l’emporter ! et que serait-ce Si vous portiez une maison ? »

La Cigale et la Fourmi

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre I, fable I, 1668
La Cigale, ayant chanté Tout l’été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue. Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine Chez la Fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu’à la saison nouvelle. « Je vous paierai, lui dit-elle, Avant l’Oût, foi d’animal, Intérêt et principal. » La Fourmi n’est pas prêteuse ; C’est là son moindre défaut. « Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse. — Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. — Vous chantiez ? j’en suis fort aise. Eh bien ! dansez maintenant. »

Le Petit Poisson et le Pêcheur

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre V, fable III, 1668
Moralité
Petit poisson deviendra grand, Pourvu que Dieu lui prête vie. Mais le lâcher en attendant, Je tiens pour moi que c’est folie ; Car de le rattraper il n’est pas trop certain.
Un Carpeau qui n’était encore que fretin Fut pris par un Pêcheur au bord d’une rivière. « Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin ; Voilà commencement de chère et de festin : Mettons-le en notre gibecière. » Le pauvre Carpillon lui dit en sa manière : « Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir Au plus qu’une demi-bouchée ; Laissez-moi Carpe devenir : Je serai par vous repêchée. Quelque gros Partisan m’achètera bien cher, Au lieu qu’il vous en faut chercher Peut-être encor cent de ma taille Pour faire un plat. Quel plat ? croyez-moi ; rien qui vaille. — Rien qui vaille ? Eh bien soit, repartit le Pêcheur ; Poisson, mon bel ami, qui faites le Prêcheur, Vous irez dans la poêle ; et vous avez beau dire, Dès ce soir on vous fera frire. »
Moralité
Un Tien vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras : L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.

Le Loup et le Chien

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre I, fable V, 1668
Un Loup n’avait que les os et la peau, Tant les chiens faisaient bonne garde. Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau, Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde. L’attaquer, le mettre en quartiers, Sire Loup l’eût fait volontiers ; Mais il fallait livrer bataille, Et le Mâtin était de taille À se défendre hardiment. Le Loup donc l’aborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment Sur son embonpoint, qu’il admire. « Il ne tiendra qu’à vous beau sire, D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien. Quittez les bois, vous ferez bien : Vos pareils y sont misérables, Cancres, hères, et pauvres diables, Dont la condition est de mourir de faim. Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée ; Tout à la pointe de l’épée. Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. » Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ? — Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens Portants bâtons, et mendiants ; Flatter ceux du logis, à son Maître complaire : Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs de toutes les façons : Os de poulets, os de pigeons, Sans parler de mainte caresse. » Le Loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse. Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé. « Qu’est-ce là ? lui dit-il. — Rien. — Quoi ? rien ? — Peu de chose. — Mais encor ? — Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause. — Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas Où vous voulez ? — Pas toujours ; mais qu’importe ? — Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. » Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

La Laitière et le Pot au lait

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre VII, fable IX, 1678
Perrette, sur sa tête ayant un Pot au lait Bien posé sur un coussinet, Prétendait arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle allait à grands pas ; Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile Cotillon simple, et souliers plats. Notre Laitière ainsi troussée Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en employait l’argent, Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ; La chose allait à bien par son soin diligent. « Il m’est, disait-elle, facile D’élever des poulets autour de ma maison : Le Renard sera bien habile S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ; Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable ; J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon ; Et qui m’empêchera de mettre en notre étable, Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? » Perrette là-dessus saute aussi, transportée. Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ; La Dame de ces biens, quittant d’un œil marri Sa fortune ainsi répandue, Va s’excuser à son mari En grand danger d’être battue. Le récit en farce en fut fait ; On l’appela le Pot au lait. Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous, Autant les sages que les fous ? Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux : Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ; Tout le bien du monde est à nous, Tous les honneurs, toutes les femmes. Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ; Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ; On m’élit Roi, mon peuple m’aime ; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant : Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ; Je suis gros Jean comme devant.

La Forêt et le Bûcheron

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre XII, fable XVI, 1694
Un Bûcheron venait de rompre ou d’égarer Le bois dont il avait emmanché sa cognée. Cette perte ne put sitôt se réparer Que la Forêt n’en fût quelque temps épargnée. L’Homme enfin la prie humblement De lui laisser tout doucement Emporter une unique branche, Afin de faire un autre manche : Il irait employer ailleurs son gagne-pain ; Il laisserait debout maint Chêne et maint Sapin Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes. L’innocente Forêt lui fournit d’autres armes. Elle en eut du regret. Il emmanche son fer : Le misérable ne s’en sert Qu’à dépouiller sa bienfaitrice De ses principaux ornements. Elle gémit à tous moments : Son propre don fait son supplice. Voilà le train du monde et de ses sectateurs : On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages Soient exposés à ces outrages, Qui ne se plaindrait là-dessus ? Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode, L’ingratitude et les abus N’en seront pas moins à la mode.

Le Lion et le Moucheron

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre II, fable IX, 1668
«Va-t’en, chétif Insecte, excrément de la terre ! » C’est en ces mots que le Lion Parlait un jour au Moucheron. L’autre lui déclara la guerre. « Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roi Me fasse peur ni me soucie ? Un Bœuf est plus puissant que toi : Je le mène à ma fantaisie. » À peine il achevait ces mots Que lui-même il sonna la charge, Fut le Trompette et le Héros. Dans l’abord il se met au large ; Puis prend son temps, fond sur le cou Du Lion, qu’il rend presque fou. Le Quadrupède écume, et son œil étincelle ; Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ ; Et cette alarme universelle Est l’ouvrage d’un Moucheron. Un avorton de Mouche en cent lieux le harcelle : Tantôt pique l’échine, et tantôt le museau, Tantôt entre au fond du naseau. La rage alors se trouve à son faîte montée. L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux Lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs, Bat l’air, qui n’en peut mais ; et sa fureur extrême Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents. L’Insecte du combat se retire avec gloire : Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin L’embuscade d’une Araignée ; Il y rencontre aussi sa fin.
Moralité
Quelle chose par là nous peut être enseignée ? J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis Les plus à craindre sont souvent les plus petits ; L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire, Qui périt pour la moindre affaire.

Le Corbeau voulant imiter l’Aigle

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre II, fable XVI, 1668
L’Oiseau de Jupiter enlevant un Mouton, Un Corbeau témoin de l’affaire, Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton, En voulut sur l’heure autant faire. Il tourne à l’entour du troupeau, Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau, Un vrai Mouton de sacrifice : On l’avait réservé pour la bouche des Dieux. Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux : Je ne sais qui fut ta nourrice ; Mais ton corps me paraît en merveilleux état : Tu me serviras de pâture. Sur l’animal bêlant, à ces mots, il s’abat. La moutonnière créature Pesait plus qu’un fromage ; outre que sa toison Était d’une épaisseur extrême, Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphème. Elle empêtra si bien les serres du Corbeau, Que le pauvre Animal ne put faire retraite. Le Berger vient, le prend, l’encage bien et beau Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.
Moralité
Il faut se mesurer ; la conséquence est nette : Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L’exemple est un dangereux leurre. Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs : Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.

Le Loup devenu Berger

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre III, fable III, 1668
Un Loup, qui commençait d’avoir petite part Aux Brebis de son voisinage, Crut qu’il fallait s’aider de la peau du Renard, Et faire un nouveau personnage. Il s’habille en Berger, endosse un hoqueton, Fait sa houlette d’un bâton, Sans oublier la cornemuse. Pour pousser jusqu’au bout la ruse, Il aurait volontiers écrit sur son chapeau : « C’est moi qui suis Guillot, Berger de ce troupeau. » Sa personne étant ainsi faite, Et ses pieds de devant posés sur sa houlette, Guillot le sycophante approche doucement. Guillot le vrai Guillot, étendu sur l’herbette, Dormait alors profondément. Son Chien dormait aussi, comme aussi sa musette : La plupart des Brebis dormaient pareillement. L’Hypocrite les laissa faire, Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis, Il voulut ajouter la parole aux habits, Chose qu’il croyait nécessaire. Mais cela gâta son affaire, Il ne put du Pasteur contrefaire la voix. Le ton dont il parla fit retentir les bois, Et découvrit tout le mystère. Chacun se réveille à ce son, Les brebis, le Chien, le Garçon. Le pauvre Loup, dans cet esclandre, Empêché par son hoqueton, Ne put ni fuir ni se défendre.
Moralité
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. Quiconque est Loup agisse en Loup ; C’est le plus certain de beaucoup.

La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre I, fable III, 1668
Une Grenouille vit un Bœuf Qui lui sembla de belle taille. Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse s’étend, et s’enfle, et se travaille Pour égaler l’animal en grosseur, Disant : « Regardez bien, ma sœur, Est-ce assez ? dites-moi : n’y suis-je point encore ? — Nenni. — M’y voici donc ? — Point du tout. — M’y voilà ? — Vous n’en approchez point. » La chétive pécore S’enfla si bien qu’elle creva.
Moralité
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs, Tout petit Prince a des Ambassadeurs, Tout Marquis veut avoir des Pages.

Le Laboureur et ses Enfants

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre V, fable IX, 1668
Moralité
Travaillez, prenez de la peine : C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. « Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents : Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût. Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse. » Le Père mort, les fils vous retournent le champ, Deçà, delà, partout : si bien qu’au bout de l’an Il en rapporta davantage. D’argent, point de caché. Mais le Père fut sage De leur montrer, avant sa mort, Que le travail est un trésor.

Le Coche et la Mouche

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre VII, fable VIII, 1678
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au Soleil exposé, Six forts chevaux tiraient un Coche. Femmes, Moine, vieillards, tout était descendu. L’attelage suait, soufflait, était rendu. Une Mouche survient, et des chevaux s’approche ; Prétend les animer par son bourdonnement ; Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment Qu’elle fait aller la machine, S’assied sur le timon, sur le nez du Cocher ; Aussitôt que le char chemine, Et qu’elle voit les gens marcher, Elle s’en attribue uniquement la gloire ; Va, vient, fait l’empressée ; il semble que ce soit Un Sergent de bataille allant en chaque endroit Faire avancer ses gens, et hâter la victoire. La Mouche en ce commun besoin Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ; Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire. Le Moine disait son Bréviaire ; Il prenait bien son temps ! une femme chantait ; C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait ! Dame Mouche s’en va chanter à leurs oreilles, Et fait cent sottises pareilles. Après bien du travail le Coche arrive au haut. « Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt : J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. Çà, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine. »
Moralité
Ainsi certaines gens, faisant les empressés, S’introduisent dans les affaires : Ils font partout les nécessaires, Et, partout importuns, devraient être chassés.

Le Pot de terre et le Pot de fer

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre V, fable II, 1668
Le Pot de fer proposa Au Pot de terre un voyage. Celui-ci s’en excusa, Disant qu’il ferait que sage De garder le coin du feu : Car il lui fallait si peu, Si peu, que la moindre chose De son débris serait cause : Il n’en reviendrait morceau. « Pour vous, dit-il, dont la peau Est plus dure que la mienne, Je ne vois rien qui vous tienne. — Nous vous mettrons à couvert, Repartit le Pot de fer : Si quelque matière dure Vous menace d’aventure, Entre deux je passerai, Et du coup vous sauverai. » Cette offre le persuade. Pot de fer son camarade Se met droit à ses côtés. Mes gens s’en vont à trois pieds, Clopin-clopant comme ils peuvent, L’un contre l’autre jetés Au moindre hoquet qu’ils treuvent. Le Pot de terre en souffre ; il n’eut pas fait cent pas Que par son Compagnon il fut mis en éclats, Sans qu’il eût lieu de se plaindre.
Moralité
Ne nous associons qu’avecque nos égaux ; Ou bien il nous faudra craindre Le destin d’un de ces Pots.

La Poule aux œufs d’or

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre V, fable XIII, 1668
Moralité
L’avarice perd tout en voulant tout gagner.
Je ne veux, pour le témoigner, Que celui dont la Poule, à ce que dit la fable, Pondait tous les jours un œuf d’or. Il crut que dans son corps elle avait un trésor. Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien, S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
Moralité
Belle leçon pour les gens chiches : Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus Qui du soir au matin sont pauvres devenus Pour vouloir trop tôt être riches ?

Le Renard et le Bouc

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre III, fable V, 1668
Capitaine Renard allait de compagnie Avec son ami Bouc des plus haut encornés. Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ; L’autre était passé maître en fait de tromperie. La soif les obligea de descendre en un puits. Là chacun d’eux se désaltère. Après qu’abondamment tous deux en eurent pris, Le Renard dit au Bouc : « Que ferons-nous, Compère ! Ce n’est pas tout de boire ; il faut sortir d’ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi : Mets-les contre le mur. Le long de ton échine Je grimperai premièrement ; Puis sur tes cornes m’élevant, À l’aide de cette machine, De ce lieu-ci je sortirai, Après quoi je t’en tirerai. — Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue Les gens bien sensés comme toi. Je n’aurais jamais, quant à moi, Trouvé ce secret, je l’avoue. » Le Renard sort du puits, laisse son Compagnon, Et vous lui fait un beau sermon Pour l’exhorter à patience. « Si le Ciel t’eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton, Tu n’aurais pas à la légère Descendu dans ce puits. Or adieu, j’en suis hors ; Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts ; Car, pour moi, j’ai certaine affaire Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin. »
Moralité
En toute chose il faut considérer la fin.

Le Chartier embourbé

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre VI, fable XVIII, 1668
Le Phaéton d’une voiture à foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin De tout humain secours : c’était à la campagne Près d’un certain canton de la Basse-Bretagne, Appelé Quimper-Corentin. On sait assez que le Destin Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage. Dieu nous préserve du voyage ! Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux, Le voilà qui déteste et jure de son mieux, Pestant en sa fureur extrême, Tantôt contre les trous, puis contre ses Chevaux, Contre son char, contre lui-même. Il invoque à la fin le Dieu dont les travaux Sont si célèbres dans le monde : « Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos A porté la machine ronde, Ton bras peut me tirer d’ici. » Sa prière étant faite, il entend dans la nue Une voix qui lui parle ainsi : « Hercule veut qu’on se remue, Puis il aide les gens. Regarde d’où provient L’achoppement qui te retient. Ôte d’autour de chaque roue Ce malheureux mortier, cette maudite boue Qui jusqu’à l’essieu les enduit ; Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit ; Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? — Oui, dit l’homme. — Or bien je vas t’aider, dit la voix ; prends ton fouet. — Je l’ai pris… Qu’est ceci ? mon char marche à souhait. Hercule en soit loué ! » Lors la voix : « Tu vois comme Tes Chevaux aisément se sont tirés de là. Aide-toi, le Ciel t’aidera. »

Le Satyre et le Passant

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre V, fable VII, 1668
Au fond d’un antre sauvage Un Satyre et ses enfants Allaient manger leur potage, Et prendre l’écuelle aux dents. On les eût vus sur la mousse, Lui, sa femme, et maint petit : Ils n’avaient tapis ni housse, Mais tous fort bon appétit. Pour se sauver de la pluie, Entre un Passant morfondu. Au brouet on le convie : Il n’était pas attendu. Son hôte n’eut pas la peine De le semondre deux fois. D’abord avec son haleine Il se réchauffe les doigts. Puis sur le mets qu’on lui donne, Délicat, il souffle aussi. Le Satyre s’en étonne : « Notre hôte, à quoi bon ceci ? — L’un refroidit mon potage ; L’autre réchauffe ma main. — Vous pouvez, dit le Sauvage, Reprendre votre chemin. Ne plaise aux Dieux que je couche Avec vous sous même toit ! Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid ! »

Le Rat de ville et le Rat des champs

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre I, fable IX, 1668
Autrefois le Rat de ville Invita le Rat des champs, D’une façon fort civile, À des reliefs d’ortolans. Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis : Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis. Le régal fut fort honnête, Rien ne manquait au festin ; Mais quelqu’un troubla la fête, Pendant qu’ils étaient en train. À la porte de la salle Ils entendirent du bruit ; Le Rat de ville détale, Son camarade le suit. Le bruit cesse, on se retire : Rats en campagne aussitôt ; Et le Citadin de dire : « Achevons tout notre rôt. — C’est assez, dit le Rustique ; Demain vous viendrez chez moi. Ce n’est pas que je me pique De tous vos festins de roi ; Mais rien ne vient m’interrompre ; Je mange tout à loisir. Adieu donc ; fi du plaisir Que la crainte peut corrompre ! »

Le Vieux Chat et la Jeune Souris

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre XII, fable V, 1694
Une jeune Souris, de peu d’expérience, Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence, Et payant de raisons le Raminagrobis : « Laissez-moi vivre : une Souris De ma taille et de ma dépense Est-elle à charge en ce logis ? Affamerais-je, à votre avis, L’Hôte et l’Hôtesse, et tout leur monde ? D’un grain de blé je me nourris : Une noix me rend toute ronde. À présent je suis maigre ; attendez quelque temps : Réservez ce repas à messieurs vos Enfants. » Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée. L’autre lui dit : « Tu t’es trompée : Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ? Tu gagnerais autant de parler à des sourds. Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères. Selon ces lois, descends là-bas, Meurs, et va-t’en, tout de ce pas, Haranguer les sœurs Filandières : Mes Enfants trouveront assez d’autres repas. » Il tint parole. Et pour ma fable Voici le sens moral qui peut y convenir :
Moralité
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir : La vieillesse est impitoyable.

Les Deux Taureaux et une Grenouille

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre II, fable IV, 1668
Deux Taureaux combattaient à qui posséderait Une Génisse avec l’empire. Une Grenouille en soupirait. « Qu’avez-vous ? se mit à lui dire Quelqu’un du peuple croassant. — Et ne voyez-vous pas, dit-elle, Que la fin de cette querelle Sera l’exil de l’un ; que l’autre, le chassant, Le fera renoncer aux campagnes fleuries ? Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies, Viendra dans nos marais régner sur les roseaux, Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse Du combat qu’a causé Madame la Génisse. » Cette crainte était de bon sens. L’un des Taureaux en leur demeure S’alla cacher à leurs dépens : Il en écrasait vingt par heure.
Moralité
Hélas ! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.

L’Ours et les deux Compagnons

Jean de La Fontaine — Fables choisies, mises en vers, livre V, fable XX, 1668
Deux compagnons, pressés d’argent, À leur voisin Fourreur vendirent La peau d’un Ours encor vivant, Mais qu’ils tueraient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent. C’était le Roi des Ours, au compte de ces gens. Le Marchand à sa peau devait faire fortune ; Elle garantirait des froids les plus cuisants : On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une. Dindenaut prisait moins ses Moutons qu’eux leur Ours : Leur, à leur compte, et non à celui de la Bête. S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours, Ils conviennent de prix, et se mettent en quête, Trouvent l’Ours qui s’avance et vient vers eux au trot. Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre. Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre : D’intérêts contre l’Ours on n’en dit pas un mot. L’un des deux Compagnons grimpe au faîte d’un arbre ; L’autre, plus froid que n’est un marbre, Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent ; Ayant quelque part ouï dire Que l’Ours s’acharne peu souvent Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau. Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie ; Et, de peur de supercherie, Le tourne, le retourne, approche son museau, Flaire aux passages de l’haleine. « C’est, dit-il, un cadavre ; ôtons-nous, car il sent. » À ces mots, l’Ours s’en va dans la forêt prochaine. L’un de nos deux Marchands de son arbre descend, Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal. « Eh bien ! ajouta-t-il, la peau de l’animal ? Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ? Car il s’approchait de bien près, Te retournant avec sa serre. — Il m’a dit qu’il ne faut jamais Vendre la peau de l’Ours qu’on ne l’ait mis par terre. »