Contes de Charles Perrault

Les contes tels que Charles Perrault les a écrits, en 1697. Chacun est aussi raconté en vidéo : le bouton doré ouvre la vidéo ici même, sans quitter la page.

Le Petit Chaperon rouge

Charles Perrault — Histoires ou contes du temps passé, 1697

Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon rouge.

Un jour, sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit :

« Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. »

Le Petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village.

En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit :

« Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma mère lui envoie. »

« Demeure-t-elle bien loin ? » lui dit le Loup.

« Oh ! oui, » dit le Petit Chaperon rouge ; « c’est par-delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la première maison du village. »

« Eh bien, » dit le Loup, « je veux l’aller voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera. »

Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court ; et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après les papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait.

Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand ; il heurte : toc, toc.

« Qui est là ? »

« C’est votre fille, le Petit Chaperon rouge, » dit le Loup, en contrefaisant sa voix, « qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie. »

La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria :

« Tire la chevillette, la bobinette cherra. »

Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien ; car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et alla se coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le Petit Chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte : toc, toc.

« Qui est là ? »

Le Petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut d’abord peur ; mais, croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit :

« C’est votre fille, le Petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie. »

Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix :

« Tire la chevillette, la bobinette cherra. »

Le Petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit.

Le Loup, la voyant entrer, lui dit, en se cachant dans le lit sous la couverture :

« Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. »

Le Petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit :

« Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ! »

« C’est pour mieux t’embrasser, ma fille. »

« Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ! »

« C’est pour mieux courir, mon enfant. »

« Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ! »

« C’est pour mieux écouter, mon enfant. »

« Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ! »

« C’est pour mieux voir, mon enfant. »

« Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ! »

« C’est pour te manger. »

Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea.

Moralité
On voit ici que de jeunes enfants, Surtout de jeunes filles Belles, bien faites, et gentilles, Font très mal d’écouter toute sorte de gens, Et que ce n’est pas chose étrange, S’il en est tant que le Loup mange. Je dis le Loup, car tous les Loups Ne sont pas de la même sorte ; Il en est d’une humeur accorte, Sans bruit, sans fiel et sans courroux, Qui, privés, complaisants et doux, Suivent les jeunes Demoiselles Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ; Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux, De tous les Loups sont les plus dangereux.

La Barbe bleue

Charles Perrault — Histoires ou contes du temps passé, 1697

Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderies et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était ni femme ni fille qui ne s’enfuît de devant lui.

Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, et lui laissa le choix de celle qu’elle voudrait lui donner. Elles n’en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l’une à l’autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.

La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme.

Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut. Au bout d’un mois, la Barbe bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ; qu’il la priait de se bien divertir pendant son absence ; qu’elle fît venir ses bonnes amies ; qu’elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout elle fît bonne chère.

« Voilà, dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d’or et d’argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte que s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. »

Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être ordonné, et lui, après l’avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage. Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur.

Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues. Elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui, cependant, ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois.

Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu’il pourrait lui arriver malheur d’avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte qu’elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.

D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que, dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs : c’était toutes les femmes que la Barbe bleue avait épousées, et qu’il avait égorgées l’une après l’autre.

Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu’elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.

Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle était émue.

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s’en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.

La Barbe bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu’il avait reçu des lettres, dans le chemin, qui lui avaient appris que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain, il lui redemanda les clefs ; et elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé.

« D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres ? »

« Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table. »

« Ne manquez pas, dit la Barbe bleue, de me la donner tantôt. »

Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe bleue, l’ayant considérée, dit à sa femme :

« Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ? »

« Je n’en sais rien, » répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.

« Vous n’en savez rien ! » reprit la Barbe bleue ; « je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »

Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir, de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était ; mais la Barbe bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher.

« Il faut mourir, madame, » lui dit-il, « et tout à l’heure. »

« Puisqu’il faut mourir, » répondit-elle en le regardant les yeux baignés de larmes, « donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. »

« Je vous donne un demi-quart d’heure, » reprit la Barbe bleue ; « mais pas un moment davantage. »

Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit :

« Ma sœur Anne — car elle s’appelait ainsi — monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point : ils m’ont promis qu’ils me viendraient voir aujourd’hui ; et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. »

La sœur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie, » lui répondait la sœur Anne.

Cependant, la Barbe bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa femme :

« Descends vite ou je monterai là-haut. »

« Encore un moment, s’il vous plaît, » lui répondait sa femme.

Et aussitôt elle criait tout bas :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie, » répondait la sœur Anne.

« Descends donc vite, » criait la Barbe bleue, « ou je monterai là-haut. »

« Je m’en vais, » répondait la femme.

Et puis elle criait :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je vois, » répondit la sœur Anne, « une grosse poussière qui vient de ce côté-ci… »

« Sont-ce mes frères ? »

« Hélas ! non, ma sœur : c’est un troupeau de moutons… »

« Ne veux-tu pas descendre ? » criait la Barbe bleue.

« Encore un moment, » répondait sa femme.

Et puis elle criait :

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je vois, » répondit-elle, « deux cavaliers qui viennent de ce côté, mais ils sont bien loin encore. »

« Dieu soit loué ! » s’écria-t-elle un moment après, « ce sont mes frères ; je leur fais signe tant que je puis de se hâter. »

La Barbe bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et tout échevelée.

« Cela ne sert à rien, » dit la Barbe bleue ; « il faut mourir. »

Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre, levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.

« Non, non, » dit-il, « recommande-toi bien à Dieu. »

Et, levant son bras…

Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe bleue s’arrêta tout court. On l’ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui, mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe bleue.

Il reconnut que c’étaient les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire, de sorte qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près qu’ils l’attrapèrent avant qu’il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

Il se trouva que la Barbe bleue n’avait point d’héritiers, et qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps ; une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe bleue.

Moralité
La curiosité, malgré tous ses attraits, Coûte souvent bien des regrets ; On en voit, tous les jours, mille exemples paraître. C’est, n’en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ; Dès qu’on le prend, il cesse d’être, Et toujours il coûte trop cher.
Autre moralité
Pour peu qu’on ait l’esprit sensé Et que du monde on sache le grimoire, On voit bientôt que cette histoire Est un conte du temps passé. Il n’est plus d’époux si terrible, Ni qui demande l’impossible, Fût-il malcontent et jaloux. Près de sa femme on le voit filer doux ; Et de quelque couleur que sa barbe puisse être, On a peine à juger qui des deux est le maître.

Le Maître chat ou le Chat botté

Charles Perrault — Histoires ou contes du temps passé, 1697

Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits ; ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat.

Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot :

« Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. »

Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux :

« Ne vous affligez point, mon maître, vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. »

Quoique le maître du chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans sa misère.

Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort, attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis.

À peine fut-il couché, qu’il eut contentement : un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.

Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit :

« Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas — c’était le nom qu’il lui prit en gré de donner à son maître — m’a chargé de vous présenter de sa part. »

« Dis à ton maître, » répondit le roi, « que je le remercie et qu’il me fait plaisir. »

Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait le lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire.

Le Chat continua ainsi pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître :

« Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »

Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force :

« Au secours, au secours, voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! »

À ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de monsieur le marquis de Carabas.

Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s’approcha du carrosse, et dit au roi que dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu’il eût crié « au voleur ! » de toute sa force ; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.

Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller quérir un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres, qu’elle en devint amoureuse à la folie.

Le roi voulut qu’il montât dans son carrosse et qu’il fût de la promenade. Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit :

« Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu’ils fauchaient.

« C’est à monsieur le marquis de Carabas, » dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur.

« Vous avez là un bel héritage, » dit le roi au marquis de Carabas.

« Vous voyez, sire, » répondit le marquis ; « c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »

Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit :

« Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.

« C’est à monsieur le marquis de Carabas, » répondirent les moissonneurs.

Et le roi s’en réjouit encore avec le marquis. Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait, et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.

Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu, car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat, qui eut soin de s’informer qui était cet ogre, et ce qu’il savait faire, demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer.

« On m’a assuré, » dit le Chat, « que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant. »

« Cela est vrai, » répondit l’ogre brusquement, « et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion. »

Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l’ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua qu’il avait eu bien peur.

« On m’a assuré encore, » dit le Chat, « mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris ; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible. »

« Impossible ! » reprit l’ogre ; « vous allez voir. »

Et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l’eut pas plus tôt aperçue, qu’il se jeta dessus et la mangea.

Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’ogre, voulut entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au roi :

« Votre Majesté soit la bienvenue dans le château de monsieur le marquis de Carabas ! »

« Comment, monsieur le marquis, » s’écria le roi, « ce château est encore à vous ! Il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’environnent ; voyons les dedans, s’il vous plaît. »

Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi, qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l’ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était.

Le roi, charmé des bonnes qualités de monsieur le marquis de Carabas, de même que sa fille, qui en était folle, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups :

« Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. »

Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi, et, dès le même jour, il épousa la princesse. Le Chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.

Moralité
Quelque grand que soit l’avantage De jouir d’un riche héritage Venant à nous de père en fils, Aux jeunes gens pour l’ordinaire, L’industrie et le savoir-faire Valent mieux que des biens acquis.
Autre moralité
Si le fils d’un meunier, avec tant de vitesse, Gagne le cœur d’une princesse, Et s’en fait regarder avec des yeux mourants, C’est que l’habit, la mine et la jeunesse, Pour inspirer de la tendresse, N’en sont pas des moyens toujours indifférents.